Nom d’un "maroufle" ! Les injures chez Molière

"Coquin", "pendard", "butorde", "pédant"… Chez Molière, on ne manque pas d’imagination pour se quereller !
Mais les injures ne servent pas seulement à faire rire. Elles révèlent les caractères, traduisent les rapports de pouvoir et transforment les disputes en véritables scènes de théâtre. Petit florilège à travers quatre grandes comédies.
Attention aux mots !
Le sens et la force de certaines injures ont évolué depuis le 17ᵉ siècle. Un terme qui paraît aujourd’hui amusant pouvait être particulièrement méprisant à l’époque de Molière.
Il faut aussi distinguer les injures des jurons, mots offensants à l’égard de Dieu. Au 17ᵉ siècle, l’Église interdit d’invoquer Dieu (péché de blasphème), le sexe et les excréments. Pour contourner la censure religieuse, Molière utilise des jurons qui finissent par le son "-bleu" pour remplacer le nom de Dieu.
Ainsi, dans Le Misanthrope, de nombreux jurons sont exclamés par Alceste pour exprimer sa colère et son exaspération : "Morbleu !" (Mort de Dieu) est certainement son juron préféré. Il utilise également "Parbleu !" (Par Dieu) ou encore "Par le sangbleu !" (par le sang de Dieu).
Dom Juan : l’injure comme instrument de domination
Dans Dom Juan, les insultes appartiennent souvent au langage populaire de la dispute : "coquin", "pendard", "maroufle" ou encore "sot". Elles sont particulièrement présentes dans les échanges impliquant Sganarelle, le valet de Dom Juan, et les personnages paysans.
- Coquin désigne une personne méprisable, malhonnête ou de condition jugée inférieure.
- Pendard évoque celui qui mérite d’être pendu : un vaurien ou un fripon.
- Maroufle qualifie grossièrement un homme considéré comme rustre et de basse condition.
- Sot souligne le manque d’intelligence ou de jugement.
Ces mots font rire par leur accumulation et leur sonorité, mais ils montrent surtout une société très hiérarchisée. Celui qui injurie cherche à prendre le dessus sur son interlocuteur.
Chez Dom Juan, la maîtrise du langage accompagne la domination sociale : le personnage sait séduire, mentir, intimider ou humilier selon les circonstances.
Sganarelle, quant à lui, utilise volontiers de grands mots pour condamner son maître. Pourtant, lorsqu’il doit lui faire face, son assurance disparaît souvent. Le décalage entre ses paroles courageuses et son comportement plus prudent nourrit le comique.
Le Misanthrope : le duel des beaux esprits
Dans Le Misanthrope, les injures sont moins populaires et plus élégantes – du moins en apparence. À la cour et dans les salons, on attaque rarement de façon directe. On préfère la moquerie, le portrait satirique et la formule assassine.
Alceste, qui déteste les compliments de convenance, qualifie par exemple Oronte de "franc scélérat" lorsqu’il juge son sonnet mauvais. Le mot scélérat désigne normalement un criminel ou un homme dépourvu de morale. Son emploi à propos d’un mauvais poète est donc volontairement excessif : l’exagération révèle l’intransigeance d’Alceste.
Célimène, de son côté, excelle dans l’art du portrait moqueur. Elle ridiculise les absents en quelques formules bien choisies et transforme la médisance en divertissement mondain. Dans son salon, l’injure devient presque un jeu collectif.
Mais ce jeu est dangereux. Lorsque les lettres de Célimène sont rendues publiques, chacun découvre ce qu’elle disait des autres. La parole qui amusait finit par blesser et isoler celle qui la maniait.
L’École des femmes : insulter pour garder le contrôle
Dans L’École des femmes, Arnolphe veut épouser Agnès, une jeune fille qu’il a fait élever à l’écart du monde. Il espère ainsi obtenir une épouse ignorante, docile et incapable de lui être infidèle. Mais Agnès découvre l’amour auprès d’Horace et commence à penser par elle‑même.
Lorsque la situation lui échappe, Arnolphe recourt aux reproches et aux injures. Les mots "sotte", "impertinente", "traîtresse" ou "coquine" traduisent son irritation.
L’ironie est évidente : Arnolphe reproche à Agnès d’être sotte alors qu’il a lui‑même organisé son ignorance. Puis, dès qu’elle se montre capable de réfléchir et de choisir, il la juge insolente et traîtresse.
L’injure révèle ici l’impuissance du personnage. Plus Agnès gagne en autonomie, plus Arnolphe perd le contrôle, et plus son langage devient agressif.
Les Femmes savantes : une bataille de mots et de grammaire
Dans Les Femmes savantes, les injures prennent une dimension particulièrement comique. Dès le début de la pièce, Martine, la servante, est renvoyée parce qu’elle parle d’une manière jugée incorrecte. Philaminte, Bélise et Armande la traitent notamment de "coquine", d’"impertinente" et de "butorde".
Le terme butorde, formé à partir du nom d’un oiseau, désigne une personne lourde, maladroite ou stupide. Le mot est savoureux par sa sonorité : il donne à l’insulte une dimension presque caricaturale.
Mais Martine ne se laisse pas facilement impressionner. Son langage est grammaticalement imparfait, pourtant son raisonnement est souvent plein de bon sens. Molière oppose ainsi la langue simple et concrète de la servante au langage prétentieux des personnages qui veulent afficher leur savoir.
Le duel entre Trissotin et Vadius offre un autre festival d’amabilités. Après s’être couverts de compliments, les deux savants se disputent et se traitent de "pédant" (qui étale son savoir avec prétention), de "faquin" (individu métrisable, grossier ou sans valeur) et d’auteur sans talent.
Le passage brutal de l’éloge à l’insulte révèle la vanité des deux hommes : leur politesse ne résistait qu’à condition que personne ne critique leurs œuvres.

À quoi servent les injures chez Molière ?
Faire rire
Leur sonorité, leur répétition et leur exagération créent un comique verbal immédiat. Des mots comme "maroufle", "pendard" ou "butorde" possèdent presque une énergie théâtrale à eux seuls.
Révéler les personnages
Chaque personnage insulte à sa manière. Les mots d’Arnolphe révèlent son besoin de contrôle ; ceux d’Alceste, son refus du compromis ; ceux de Célimène, son goût du brillant ; ceux de Trissotin et Vadius, leur vanité.
Mettre en scène les rapports de pouvoir
L’injure sert souvent à rabaisser un valet, une femme, un paysan ou un adversaire. Elle rappelle les hiérarchies sociales du 17ᵉ siècle, mais permet aussi à Molière de les tourner en ridicule. Les serviteurs et les personnages dominés peuvent d’ailleurs répondre, détourner les mots ou faire preuve d’un meilleur jugement que leurs maîtres.
Transformer le langage en spectacle
Chez Molière, une dispute n’est jamais seulement une suite de mots agressifs. Le rythme des répliques, les interruptions, les répétitions et les changements de ton en font une scène à part entière. L’injure devient un geste théâtral.
Saurez-vous relier chaque mot à sa définition ?
- Maroufle
- Butorde
- Pendard
- Pédant
- Impertinent
A. Personne prétentieuse qui étale son savoir
B. Individu rustre et méprisable
C. Personne insolente qui ne respecte pas les convenances
D. Vaurien qui mériterait symboliquement d’être pendu
E. Personne lourde, maladroite ou jugée stupide
- D'après Moreau le Jeune, frontispice pour Le Médecin malgré lui, 1773, Bibliothèque nationale de France
- Peinture Les Farceurs français et italiens depuis 60 ans et plus peints en 1670, photo @ Angèle Dequier, coll. Comédie‑Française