« Nul homme n’est une île, complète en elle-même ; chaque homme est un morceau du continent, une part de l’océan ; si un bout de terre est emporté par la mer, l’Europe en est amoindrie, comme si un promontoire l’était, comme si le manoir de tes amis ou le tien l’était.

La mort de chaque homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité. N’envoie donc jamais demander pour qui la cloche sonne : elle sonne pour toi. »

JOHN DONNE, MÉDITATIONS EN TEMPS DE CRISE IN NUCCIO ORDINE, LES HOMMES NE SONT PAS DES ÎLES ÉD. LES BELLES LETTRES, 2018

 

Dans Les hommes ne sont pas des îles publié en 2018, et dont le titre est inspiré du poète anglais du XVIIe siècle John Donne, le professeur de littérature et écrivain italien Nuccio Ordine nous alertait sur les dérives qui menacent l’Europe avec la montée des populismes et les replis nationalistes, la construction de murs et les centaines de kilomètres de fils barbelés posés pour barrer la route à une humanité pauvre et souffrante fuyant la guerre et la faim. En 2020, c’est à nouveau cette tragédie qui se jouait aux portes de l’Europe quand l’épidémie nous a frappés.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, le réel a dépassé nos pires craintes et alors que la coopération internationale est cruciale pour affronter ce fléau qui ne connait pas de frontières, nous assistons aux dissensions européennes et planétaires et à des actes de piraterie d’État sur les tarmacs pour récupérer, à coups de mallettes de cash ou par confiscation, des cargaisons de masques sanitaires devenus nouvelle arme géopolitique.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, nous gardons pourtant espoir à travers les manifestations de solidarité qui se multiplient, le courage et le dévouement des soignants, et de ceux, étudiants et jeunes retraités, qui se sont portés volontaires pour grossir leurs rangs et sauver des vies.

Sont enfin reconnus aussi tous ceux, jusqu’alors invisibilisés, qui continuent à travailler pour assurer la production et l’approvisionnement des biens et services indispensables à la société. Nous n’oublions pas non plus tous ceux qui continuent à travailler pour assurer cette richesse inutile et ô combien nécessaire cependant que sont l’éducation, les idées, l’art et la culture.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, alors que les valeurs de l’individualisme à outrance portées par un néolibéralisme mortifère semblaient l’emporter sur l’humanisme et l’héritage des Lumières, nous redécouvrons à quel point nous demeurons interdépendants, reliés à l’autre malgré nos isolements confinés. Que de nos actes individuels dépend notre protection collective et que décidément, les hommes ne sont pas des îles.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, nous faisons face à l’incertitude : les Célestins sont fermés et nous ne savons pas quand nous pourrons y retourner travailler ni quand nous serons autorisés à vous ouvrir à nouveau les portes du Théâtre. Nous mesurons d’autant plus intensément à quel point il est précieux de pouvoir nous rassembler pour voir et entendre des fictions et des corps parlants nommer le monde.

Le théâtre est une expérience collective de l’invention, une mise en récit du monde, qui le représente, le conteste parfois, et qui pourtant met à jour sa vérité, et ce faisant nous révèle également à nous-mêmes. Ce récit peut-il changer le monde ?

Certes non, mais nous croyons qu’il peut déplacer le regard que nous portons sur lui, et cela nous le savons, peut changer une vie.

C’est depuis nos vies bouleversées et confinées que nous avons parachevé cette nouvelle saison, avec l’ambition renouvelée de rassembler et de partager avec vous des œuvres scéniques majeures, de soutenir la création et notamment celle des compagnies de la région. Deux artistes lyonnais et leur compagnie sont désormais associés aux Célestins : Thierry Jolivet et la Meute-Théâtre ainsi que François Hien et L’Harmonie Communale que nous accompagnons pour développer leurs projets artistiques et d’action culturelle. Nous avons également choisi d’accorder une place nouvelle aux spectacles à voir en famille tout au long de la saison mais aussi, nous le tentons, pendant les périodes de vacances. Et, pour souhaiter la bienvenue aux plus jeunes, nous mettons en place un nouveau tarif pour les moins de seize ans.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, nous rêvons à celle où nous serons à nouveau réunis dans l’obscurité de la salle et où nous pourrons alors, tel l’équipage du vaisseau à destination de la Terra Incognita, porter nos regards vers le grand large.

Claudia Stavisky et Pierre-Yves Lenoir
DIRECTEURS