Quelle belle diversité pour cette nouvelle saison aux Célestins ! Elle cultive les talents de proximité avec ceux de nos voisins européens, invite de grandes voix singulières et des collectifs à l’énergie communicative, fait coexister des textes fondamentaux de notre héritage culturel avec les écritures d’aujourd’hui, sonde nos réalités les plus sombres et enchante nos imaginaires, pointe nos angoisses et réveille nos espoirs, suscite le silence ému et libère nos rires…

Quelle est la raison de ce foisonnant métissage ? Quelle formule préside à cette alchimie ? Elle n’est pas nouvelle aux Célestins, cette appétence pour la multiplicité des formes et des langues et pourtant elle étonne de plus en plus en ces temps où l’on constate à la fois l’uniformisation des modes de vie et de pensée et la fragmentation identitaire.

Ce paradoxe n’est pas si étonnant si l’on prend le temps de s’y pencher. Il relève de la même logique et de la même tentation faussement rassurante, celles du chiffre et de la simplification. Pour mettre de l’ordre au sein du chaos grandissant de nos sociétés, le chiffre s’est imposé comme la clé de lecture du monde : tout doit être quantifié, mesuré, calculé pour répondre aux exigences de rationalisation et de productivité. Y compris l’humain. En dehors du chiffre, point de salut, c’est aussi fiable et objectif qu’une ligne sur un bilan comptable. La simplification est le versant social et culturel de cette omnipotence, en réduisant le champ de la compréhension, en mode binaire autant que faire se peut, elle est censée nous apporter les repères perdus dans la folle course du monde. Comment s’étonner dès lors de l’affaissement des valeurs humanistes et du désastre qui se propage ? La réalité ne peut pas se réduire à un chiffre et la compréhension du monde se développer par l’appauvrissement de l’esprit et la fourniture d’un manuel du prêt-à-penser.

Aux Célestins nous revendiquons la pluralité et la complexité. Les artistes n’apportent pas de solution « sur un plateau » mais interrogent sans relâche la multitude qui nous anime, sans censurer ni exonérer nos responsabilités individuelles et collectives. Ils nous rappellent que c’est de la pluralité que naît la possibilité d’un espace commun et de cette complexité que l’humanité tire sa richesse.

À la monoculture, nous préférons la culture associée, où les uns s’enrichissent des autres. Cela ne se traduit pas par une douce et perpétuelle harmonie et donne aussi lieu à des frictions, des contradictions, mais au moins nous sentons-nous vivre, ensemble.

Alors ouvrons le bal et entrons dans la sarabande de cet autre monde qui se dévoile chaque soir sur scène, car c’est avant tout le nôtre.

Claudia Stavisky et Marc Lesage
Directeurs